Ecrans. La culpabilisation 3.0

Cela fait un moment que je souhaite écrire sur le sujet sans savoir par quel angle l’aborder.
C’est après avoir écouté l’intervention de M. Boris Cyrulnik, le 20 juin dernier, à « La Grande Table » de France Culture que je finis par me lancer.

Si vous saviez comme je vous admire M. Cyrulnik, comme ma gratitude est grande pour tout ce que vous nous avez apporté de connaissances et d’éclairages sur le fonctionnement de la relation mère-enfant, du cerveau de l’enfant, sur le lien, l’attachement et tant d’autres concepts ardus auxquels vous nous donnez accès. Je dévore vos livres et guette vos interventions en public.

Mais là, je ne saurais acquiescer. « Pas d’écran du tout avant 3 ans ».
Cette phrase n’est pas passée.

Évidemment que je suis sensible à vos recommandations, prête à faire ce qu’il faut et surtout à « bien faire », à partir du moment où vous nous expliquez tout ce que les écrans sur les 0-3 ans ont de néfaste ou au mieux d’inutile.
Oui mais… Il y a la vraie vie.
Oui mais… Je fuis les généralisations.
Oui mais… C’est par ce genre de « couperet » il me semble, que l’on participe au climat suffisamment anxiogène et aigri de notre époque, duquel découle soit une culpabilisation accrue des parents, soit une réaction réfractaire à la critique du bien pensant.
Combien de parents, en entendant cette phrase, se sentent découragés avant même d’essayer ? Combien de parents cessent d’écouter vos explications pensant qu’ils ont déjà mal fait ?

Et pourtant je suis de celles qui n’ont jamais (oui jamais) donné un écran aux enfants pour passer le temps en voiture. De celles qui comptent le nombre de camions sur l’autoroute et jouent à deviner les départements des plaques d’immatriculation.
Qui lisent les magasines moitié déchiré-moitié colorié de la salle d’attente du pédiatre plutôt que de prêter son téléphone.
Qui jouent aux 7 familles, aux mots mêlés, au puissance 4, au Uno, à la bataille, aux devinettes et au petit bac pendant 6h de train à n’en plus pouvoir.

Jusqu’à quel point saurions-nous garder nos enfants sous cloche de peur qu’ils croisent un écran ?
On arrête de les confier aux grands-parents au cas où ils ne sauraient se passer de « Questions pour un champion ? » ? On s’interdit d’aller chez des amis si leurs grands, chez eux, ont le droit de regarder des dessins animés ? Et dans les magasins de vêtements pour enfants qui mettent une mini TV à disposition ? On impose nos règles partout où on passe ?

Depuis tout bébé, on mitraille nos enfants de milliers de photos sans se soucier du droit à l’image qu’ils seraient en droit d’invoquer. Comment leur refuser de voir la photo d’eux qui vient juste d’être prise ? On les filme avec fierté faisant leurs premiers pas, pourquoi n’auraient-ils pas le droit de voir leurs prouesses ?
Que penser des fratries confrontées à l’hospitalisation d’un frère, d’une sœur, d’un parent qui grâce à Skype, à Whatsapp, peuvent se parler et se voir instantanément à l’écran espérant ainsi prendre soin de ce lien qui les aide à tenir ?

Non, la généralisation n’est décidément pas ma tasse de thé.

Comme pour tout « matériel », tout « outil » qui a ses risques et peut s’avérer dangereux, je crois bien plus au fait d’apprendre à s’en servir en sécurité que de faire comme s’il n’existait pas.
Comme pour toute problématique qu’on vient me présenter dans mon métier, j’ai choisi d’accompagner les parents à trouver le « comment faire » plutôt que de leur dicter ce qu’il ne faut pas faire.

Je suis reconnaissante que l’on m’informe des effets néfastes des écrans pour en être consciente et agir en conséquence. Mais je suis mal à l’aise dans l’injonction, dans ce qu’elle dicte d’un bloc, sans distinction.

Évidemment qu’il y a de quoi s’occuper toute la journée avec un enfant de moins de 3 ans sans écran. Que son éveil passe par les interactions humaines et réelles, ses apprentissages par l’imitation et la manipulation. Que rien ne sera plus précieux que le temps passé ensemble à parler, jouer, rire, chanter.

Et si on s’éduquait aux écrans ? Si on apprenait aux enfants à en faire bon usage ET aux adultes à s’en servir différemment ?
Si l’on abordait l’écran comme un support d’interaction, de partage et de communication justement plutôt qu’un sauveur à l’ennui ?

Google n’a pas besoin d’être l’ami des tout-petits pour être un pote sur qui compter à l’âge adulte, quand il permet de trouver une réponse aux 999 « Pourquoi….?? » de la journée, la distance exacte de la Terre à la Lune, le drapeau du Kazakhstan ou encore la vitesse de pointe d’un guépard affamé.
Quand avec 5 mots dont 3 écorchés, il vous retrouve les paroles (et la mélodie associée) de la comptine apparemment apprise à la crèche qui vous sauvera un après-midi de pluie.

La TV baby-sitter ou l’écran comme jouet d’éveil fait plus de mal que de bien.
Au cerveau, aux yeux, à la construction de l’attention, de la pensée causale, etc.
Mais je refuse de le bannir d’une traite, sans le considérer autrement.
On reste libre de l’usage qu’on en fait.

Il n’y a pas besoin de regarder le petit clip qui va avec la comptine quand on utilise son téléphone pour écouter une chanson.
On peut apprendre l’humour avec un dessin animé de 2 ou 3 min, s’en servir pour parler de repas, du pot, du bain, de la peur du noir, des colères, … Oui les livres le font d’autant mieux et la bibliothèque en déborde à la maison, j’ai cette chance.
Oui mais si c’est différent ailleurs, faudrait-il juger et condamner qu’il en soit autrement, que l’on s’y prenne autrement ? Ou montrer que chacun peut enrichir le lien à sa manière ?
On peut dessiner ce que l’on a vu, s’inventer des mondes à partir de l’histoire des héros que l’on admire. On développe un vocabulaire incroyable devant un mini documentaire sur les animaux.

Quand on prend le temps.
Encore et toujours cet ingrédient essentiel au lien, à la relation et aux apprentissages.

Le temps de s’intéresser à l’univers de notre enfant, à ce qui le fait sourire, à ce qui le questionne.
Le temps de choisir ce qu’il regarde et de regarder avec lui, de vérifier le niveau de vocabulaire, la vitesse et les couleurs non agressives des images.
Le temps de nourrir sa curiosité, de l’aider à développer un regard critique sur ce qu’il voit et ce qu’il entend, d’en parler avec lui.
Le temps de faire le lien avec la réalité, avec ce qu’on a vécu à l’école, en vacances, de ce qu’on peut observer en ville ou dans le jardin. De faire des expériences en apprivoisant le monde qui l’entoure.

Le temps d’être vraiment présent(e), y compris devant l’écran.

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